Une fois par semaine, j’essuie les larmes sur mon cellulaire

Un jour dans la vie d’un avocat de service en milieu carcéral d’AJO

Environ 8000 femmes sont incarcérées dans les prisons et les établissements correctionnels de l’Ontario.

Au Canada, seize pour cent des détenus des établissements provinciaux et territoriaux correctionnels sont des femmes.

Il s’agit d’« une minorité dans un système conçu pour les hommes » dont les « besoins sont plus importants que ceux de leurs homologues masculins », explique le Council of Elizabeth Fry Societies of Ontario.

Pour servir les besoins particuliers des femmes en détention, certains avocats d’Aide juridique Ontario (AJO) travaillent au sein de six établissements correctionnels de la province.

Ces avocats sont souvent appelés avocats de service sur place ou en milieu carcéral.

David Kiesman est l’un de ces avocats d’AJO. Il travaille au Centre (correctionnel) Vanier pour les femmes.

AJO :
À quoi ressemble une journée typique pour vous?
David :
Je rencontre des détenues qui ne sont pas représentées, généralement pour planifier une enquête sur le cautionnement, dans une salle d’entrevue ou, si la prison est en état d’isolement cellulaire, par le passe plat de la porte de leur cellule.

Elles sont souvent tellement perdues. Elles ne savent pas qu’elles doivent retenir les services d’un avocat ou ce qu’elles doivent dire au tribunal, ce qui peut entraîner des semaines de retard.

Je m’assure que les clientes font une demande d’aide juridique et qu’elles retiennent les services d’un avocat. Je contacte également les cautions, je réponds aux questions juridiques d’ordre général et je fais de mon mieux pour faire en sorte qu’elles ne soient pas perdues dans le système.

AJO :
Comment les clientes/détenues vous trouvent-elles?
David :
Environ 60 pour cent des demandes d’entrevue émanent des détenues elles-mêmes.

Pour le reste, elles sont référées par les gardiens, les travailleurs sociaux et les travailleurs en santé mentale ou encore les bureaux des avocats de service répartis dans l’ensemble du sud de l’Ontario.

AJO :
Dans quelle mesure est-il important d’avoir un avocat de service disponible sur place dans un établissement comme Vanier?
David :
Je garantis que des progrès significatifs sont effectués entre les dates de comparution des clientes en expliquant à ces dernières, entre autres, comment la mise en liberté provisoire fonctionne, en effectuant des renvois vers des programmes de cautionnement, en contactant les cautions pour expliquer le processus de mise en liberté provisoire.

De cette façon, les clientes se présentent au tribunal avec une compréhension de ce qui va s’y passer.

Finalement, je laisse les clientes parler directement à leur caution, que je trouve souvent dans les contacts de leur téléphone cellulaire ou sur les médias sociaux après avoir chargé leur téléphone. (Un grand nombre de personnes, en particulier celles de la génération Y, ne se souviennent pas des numéros de téléphone.)

Parfois, le meilleur défenseur d’un client est le client lui-même. Les cautions veulent que la demande émane des détenues elles-mêmes avant d’accepter, même s’il s’agit d’amis ou de membres de la famille.

Une fois par semaine, j’essuie les larmes de mon cellulaire après avoir été témoin de conversations particulièrement chargée d’émotion que les clientes ont avec leur famille.

Ces conversations ne peuvent pas être facilitées au tribunal.

AJO :
Quelle importance revêt l’accès à un avocat de service en milieu carcéral pour les femmes en particulier?
David :
Les détenues de Vanier peuvent également être mères.

En quoi cela est-il important? Une mère dont l’enfant est né en prison, par exemple, s’en voit immédiatement retirer la garde. Les clientes perdent également l’accès à leurs enfants lorsqu’elles sont arrêtées.

Je veille à ce qu’elles puissent faire une demande d’aide juridique pour retenir les services d’un avocat en droit de la famille qui les aidera avec les procédures liées à la garde des enfants pendant qu’elles font face aux accusations criminelles.

Il est également important qu’une détenue qui s’identifie en tant que femme soit incarcérée à Vanier. Cela signifie que je vois des personnes transgenres qui ont peur d’aller au tribunal parce qu’elles sont souvent harcelées par les autres détenues pendant leur transport au tribunal puis par les hommes dans les cellules avant de comparaître devant une ou un juge.

Les clientes transgenres sont souvent isolées dans des unités à sécurité maximale. Elles ont besoin de médicaments et d’outils de soin personnel spécifiques. Elles peuvent aussi avoir des troubles de santé mentale qui aggravent leur situation en prison.

AJO :
En quoi votre travail et vos clients diffèrent-ils de ce qu’ils seraient dans un environnement plus traditionnel ?
David :
La grande différence réside dans le fait que toutes les communications que je transmets aux avocats de service sont effectuées par voie électronique.

Les avocats de service qui travaillent dans les palais de justice communiquent bien plus en personne.

J’ai recours aux courriels, messages texte et fichiers électroniques pour travailler avec les avocats de service dans les palais de justice de la province. Mon ordinateur portable est lié à mon cellulaire. Si la batterie meurt, je suis dans le pétrin!

De même, les clients sont parfois plus à l’aise de parler à un avocat de service en prison plutôt qu’au tribunal où ils peuvent être anxieux, fatigués, en état d’ébriété ou avoir faim.

Dans les palais de justice, les avocats doivent généralement obtenir rapidement des réponses à des questions importantes et précises tout en étant séparés du client par une vitre géante dans une cellule d’entrevue exiguë. Parfois, ils doivent même crier pour se faire entendre, car les autres avocats et leurs clients ont la même conversation au même moment.

Paradoxalement, en prison, il peut être plus facile de forger une relation de confiance entre l’avocat et son client.

Je rencontre les clientes en personne après qu’elles aient eu une nuit de sommeil et un repas. Je ne suis pas pressé par le temps donc je peux mener une entrevue plus approfondie et écouter attentivement leurs préoccupations.

Je suis le seul avocat que la détenue rencontre ce jour-là donc il n’y a pas de confusion sur qui je suis. Et parce que je revois les mêmes personnes pendant quelques jours, je peux les tenir informées de l’avancement des procédures concernant leur mise en liberté provisoire.

AJO :
Selon vous, que pourrait-on faire d’autre pour élargir l’accès à la justice à cette population en particulier?
David :
Les détenues devraient pouvoir appeler leurs amis et leur famille sur leur téléphone cellulaire. Pour le moment, elles n’ont le droit de passer des appels que sur une ligne terrestre, mais qui en a encore une?

J’occupe une grande partie de ma journée à appeler les cautions sur leur téléphone cellulaire. Si les détenues pouvaient appeler leurs cautions directement, elles sortiraient plus vite de prison.

Je pense également qu’il serait utile qu’AJO apporte son aide aux détenues dans le cadre d’affaires juridiques non criminelles. Les clientes incarcérées ont des besoins qui dépassent ceux liés aux accusations criminelles portées contre elles, des besoins liés aux questions de droit de la famille, le besoin d’aide pour faire une demande au POSPH, pour n’en citer que quelques‑uns.

Un texte de Jonathan Pulik

Sources :

Faits saillants :

En plus du Centre Vanier pour les femmes de Milton, les avocats de service en milieu carcéral d’AJO travaillent également aux centres de détention d’Ottawa‑Carleton, de Hamilton‑Wentworth et d’Elgin‑Middlesex (London), ainsi qu’au Centre correctionnel du Centre-Nord de Penetanguishene.

Le taux d’incarcération au Canada est inférieur à celui de la majorité des pays du G20, les États-Unis connaissant le taux le plus fort et l’Inde, le plus faible.

Les femmes autochtones et noires sont surreprésentées dans les prisons par rapport à leurs homologues blanches; cette tendance est plus prononcée pour les femmes autochtones qui représentent 38 % des femmes en établissement correctionnel provincial ou territorial. Ce chiffre est de 26 % pour les hommes autochtones.