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Pas de refuge pour les réfugiés : la vie dans les camps de réfugiés en Grèce

Ce billet fait partie de notre série « Zoom sur les réfugiés » qui témoigne de l’engagement d’AJO envers les réfugiés et les immigrants. Le soutien continu des gouvernements fédéral et provincial aide AJO à fournir des services essentiels aux réfugiés et à appuyer les causes types qui peuvent faire changer les lois qui concernent les réfugiés.

Avertissement : Ce billet contient des descriptions de situations violentes.

De Catherine Bruce

La situation dans les camps de réfugiés en Grèce? C’est difficile de savoir par où commencer...

Le traumatisme a pris mes rêves d’assaut.

Je devrais peut-être commencer par dire qu’après ma première journée de travail dans des camps, j’ai rêvé que je voyais un avion qui tournait dans le ciel.

Dans mon rêve, j’étais étendue sur la plage. Je me demandais, toujours dans mon rêve : « Pourquoi cet avion tourne-t-il au-dessus de ma tête? Qu’est-ce que le pilote de cet avion regarde? » Puis, j’ai vu que le pilote surveillait un hélicoptère qui s’apprêtait à atterrir. Alors que l’hélicoptère touchait le sol, les gens se sont mis à en sauter et soudain, sur le sol, autour de moi, tout le monde s’est mis à crier : « Courez, ils nous tirent dessus. » Je me suis levée et j’ai couru. C’est là que je me suis réveillée.

La deuxième nuit, j’ai rêvé que j’étais dans une voiture et, soudain, la personne assise sur le siège arrière m’a mis une cagoule sur la tête et je me suis fait kidnapper. J’ai crié au secours, mais mes cris résonnaient dans le vide.

Inutile de dire que pendant les quinze années durant lesquelles j’ai représenté les demandeurs d’asile, je n’ai jamais été témoin de traumatismes comme ceux que je vois ici, et ils n’ont jamais envahi mes rêves comme c’est le cas aujourd’hui.

Trois camps sur Chios

Il y a trois camps sur Chios, l’une des trois îles grecques près des côtes de la Turquie où les réfugiés sont détenus et où je travaille. Deux des camps se trouvent à proximité du bord de l’eau. Le premier, situé juste à l’extérieur du mur d’un ancien château, est formé de tentes et de bâches en plastique coincées les unes sur les autres formant un ruban dans les rues. Le deuxième est composé d’un mélange de tentes et de conteneurs de l’UNHCR (l’Agence des Nations unies pour les réfugiés).

Le troisième, situé à l’intérieur, à 20 minutes de taxi de la côte, est fait d’un océan de conteneurs de métal entouré de fils de fer barbelés – on dirait une prison plutôt qu’un refuge pour les désespérés et les profondément traumatisés.

C’est dans ces camps que les réfugiés attendent, souvent six mois ou plus, abandonnés au désespoir et exposés au danger (oui les camps sont des endroits dangereux) que leur demande soit traitée par le système d’asile saturé en raison de l’afflux d’hommes de femmes et d’enfants : les persécutés, les torturés et les dépossédés.

Témoins et mineurs traumatisés

On y trouve plusieurs mineurs non accompagnés profondément traumatisés. S’ils sont originaires de « pays qui ne sont pas source de réfugiés » comme l’Algérie et le Nigeria (oui l’Algérie et le Nigeria) et qu’ils ne peuvent pas fournir une preuve de leur âge, ils sont détenus.

Plus tôt cette semaine, un mineur a déclaré qu’il se suiciderait s’il était gardé en prison un jour de plus et un garçon de 15 ans au visage d’enfant s’est entaillé la peau vingt fois parce qu’il n’en pouvait plus d’attendre la réponse à sa demande d’asile et voulait sortir du camp.

Il y a une foule de récits de Syriens qui ont été témoins de décapitations, qui ont regardé les bombes tomber sur leur maison, qui racontent qu’ils sont retournés en courant pour y trouver leur mère, leur père, leurs frères et sœurs morts dans les débris; non seulement étaient-ils morts, mais leurs corps étaient démembrés et en pièces, une tête sans corps ici, un bras sectionné là-bas.

Les gens m’ont raconté qu’ils ramassaient les membres sectionnés des blessés pour les mettre dans l’ambulance avec les morts, les mourants et les blessés sans savoir à qui était ce bras, cette jambe, espérant que les médecins pourraient trouver à qui les membres appartenaient et à les rattacher. Ils m’ont parlé d’enfants qui regardaient de leur balcon les tireurs d’élite choisir des personnes parmi les gens dans la rue et les tuer pour la simple raison qu’ils se trouvaient dans la rue à ce moment-là.

Récits personnels

Devrais-je vous parler du jeune Syrien de 20 ans qui ne veut pas se donner la peine de penser si Dieu existe ou non; car, que vous croyiez en Dieu ou non, Dieu inflige la même brutalité à tous?

Du soldat qui frissonne en racontant son histoire et revit le carnage créé par un camion plein d’explosifs qui a détonné avec une telle force que le souffle a projeté une personne contre un mur, une autre dans un arbre où il a été empalé par les branches et son meilleur ami contre le sol tellement fort que sa colonne vertébrale lui est sortie par le dos?

Ou de l’homme qui raconte son histoire à travers ses yeux, histoire déchirante qui a été confirmée plus tard dans une entrevue épuisante de six heures, de chars d’assaut qui écrasent des hommes, femmes et enfants innocents, de corps profanés avec les doigts coupés, de viols desquels il a été témoin et de pillage en masse?

Pas d’aide psychiatrique

En dépit des besoins évidents et pressants, il semble n’y avoir pratiquement aucune aide psychiatrique pour ces milliers de personnes, hommes, femmes et enfants, qui sont profondément traumatisés par ce qu’ils ont vu, endurés et été forcés de faire.

Hier, des bénévoles ont vu un homme qui, en désespoir de cause, a essayé de se suicider en se poignardant dans la gorge. Ce n’est qu’une des tentatives de suicide qui a eu lieu au cours des dernières semaines et des derniers mois dans les camps.

À l’échelle internationale, c’est la réalpolitik et non l’humanité fondamentale qui semble importer.

Devrais-je vous parler de l’accord que l’Europe a signé avec la Turquie qui veut que les Syriens qui sont arrivés et qui arrivent en Grèce après le 20 mars 2016 soient renvoyés vers la Turquie parce que la Turquie a consenti à permettre aux Syriens de rester en Turquie (mais pas aux autres réfugiés) et parce que l’Europe considère la Turquie comme un tiers pays « sûr » pour les Syriens?

« Sûr » en dépit du fait que nous entendons histoire après histoire, tout aussi crédible l’une que l’autre, de gendarmes qui tirent sur les Syriens qui essaient de traverser la frontière pour entrer en Turquie, parfois tuant ceux que cherchent à fuir une situation désespérée, souvent les renvoyant de l’autre côté de la frontière, en Syrie d’où ils essaient de s’échapper, et souvent les livrant même directement aux mains des troupes de l’ISIS en Syrie.

« Sûr » en dépit du fait que la Turquie a récemment fait l’objet d’une tentative de coup d’État, est responsable de très nombreuses violations des droits de la personne et est en guerre avec sa population kurde.

La seule « bonne » chose, c’est que malgré cet accord, la Turquie n’accepte pas les Syriens renvoyés par la Grèce en ce moment. En effet, l’Europe n’a pas respecté son engagement de laisser les Turcs voyager partout en Europe sans visa et, tant qu’elle ne le respecte pas, la Turquie refusera d’accepter les demandeurs d’asile qui lui sont retournés.

Il est difficile de ne pas en venir à la conclusion que ce qui compte vraiment, c’est la réalpolitik et que les droits fondamentaux, eux, n’ont aucune importance.

Un monde uniquement soucieux de ses propres frontières

Devrais-je vous parler d’une Europe et d’un monde qui, pour la plupart, ne se soucie que de ses propres frontières?

D’une Angleterre qui en 2015 a accepté seulement 60 réfugiés pour 100 000 habitants alors que pendant la même période, la Suède en acceptait 1 667 pour 100 000 habitants?

Ou du Canada qui se félicite d’avoir accepté un peu plus de 30 000 réfugiés syriens dans les douze derniers mois alors que l’Allemagne recevait 476 000 demandes d’asile, rien qu’en 2015.

Devrais-je vous parler des frontières fermées en Europe qui empêchent tout demandeur d’asile coincé en Grèce de s’en sortir, à moins d’avoir recours aux passeurs, à grands risques et à un coût que la plupart n’ont plus les moyens de se payer, pour sortir de la Grèce illégalement?

Que certaines personnes envisagent de vendre un rein pour pouvoir quitter la Grèce? Que les routes utilisées par les passeurs sont jonchées de corps d’hommes, de femmes et d’enfants morts ou tués alors qu’ils tentaient de se rendre dans un lieu sûr?

Dois-je vous parler des familles nucléaires traumatisées, séparées par le système d’asile grec, un membre de la famille qui doit retourner en Turquie, alors qu’un autre est autorisé à rester en Grèce, malgré leur évidente dépendance mutuelle?

Ou du fait que des centaines de réfugiés qui sont arrivés le 19 mars, soit avant l’entrée en vigueur de l’accord, ont été enregistrés comme étant arrivés le 20 mars de sorte que les autorités grecques peuvent se laver les mains de toute responsabilité à leur endroit?

Jusqu’où s’élèvera le mur de la honte et quelles en seront les répercussions internationales sur la stabilité et la paix?

Tellement de traumatisme, tellement de rage

Le traumatisme est tellement grand, il y a tellement de rage ici, qu’inévitablement, parmi les traumatisés et les opprimés, certains portent leur rage et leur haine en eux et s’en prennent aux autres et à « l’autre » dans les camps.

Il est tout aussi inévitable, compte tenu du milieu très tendu dans lequel ces personnes vivent, de la situation fondamentale de leur existence, des traumatismes qu’elles ont vécus, de la longueur des retards auxquels elles font face et de l’incertitude de leur avenir, que la rage explose parfois.

Au cours de ma première semaine en Grèce, il y a eu une manifestation dans le camp situé à l’intérieur de l’île. J’étais au téléphone avec un des avocats des États-Unis lorsque, soudain, j’ai entendu des coups de feu au loin.

Le camp a été verrouillé, les bénévoles rassemblés dans la zone protégée au milieu. Chacun était sain et sauf, il n’y a pas eu de blessés. Mais personne n’a pu sortir du camp pour le reste de la journée, jusqu’à ce que la sécurité soit assurée.

Notre travail

Quant à ce que l’on fait au jour le jour, certains travaillent sur des dossiers de mineurs non accompagnés, d’autres aident les avocats grecs locaux sur les dossiers d’appels individuels des décisions de considérer la Turquie comme pays tiers sûr.

Ce premier travail comprend la représentation de mineurs non accompagnés aux audiences menées en anglais, pour essayer d’obtenir leur libération et l’autorisation de retrouver les membres de leur famille vivant ailleurs en Europe en vertu du règlement Dublin.

Quant au travail sur les appels, habituellement les réfugiés comparaissent devant un tribunal de première instance qui prend les décisions au sujet des demandes de pays tiers sûr sans représentation juridique. Par conséquent, nous menons des entrevues avec les clients à partir de rien, afin de documenter les demandes d’asiles et mettre l’accent sur la situation vulnérable de chacun (quoique, quel persécuté n’est pas vulnérable?) et démontrer par leur expérience personnelle qu’ils ne sont pas en sécurité en Turquie. Une fois l’entrevue terminée, les notes seront données aux avocats grecs qui rédigent les appels en se fondant sur les faits recueillis.

Le traumatisme indirect

Ces rencontres aident beaucoup; nous avons un excellent groupe de bénévoles.

L’île elle-même est magnifique et depuis que les camps sont ouverts, nous pouvons mener les entrevues à l’endroit qui nous plaît.

Je choisis souvent d’effectuer l’entrevue dans un café à l’atmosphère relaxante, sous un soleil chaud et radieux, plutôt que dans l’atmosphère sombre des camps. C’est une expérience surréaliste : prendre un café dans ce décor magnifique avec des personnes qui racontent des histoires d’une brutalité horrible dans un monde tiraillé entre des pays qui font quelque chose, mais qui n’en font pas assez et des pays qui veulent se laver complètement les mains du problème écrasant que sont ces vies déchirées par un dictateur, la guerre et le bain de sang.

Rejet de l’appel et incarcération : un fait nouveau qui entraîne la panique

Pendant ce temps, vendredi dernier, les événements ont pris une nouvelle tournure sur les îles : un Syrien dont l’appel d’une décision sur le tiers pays sûr a été rejeté, a été incarcéré pour empêcher sa fuite de l’île et garantir son retour ultérieur de Grèce en Turquie.

Le rejet de l’appel est la conséquence des changements apportés à la composition de la Commission d’appel, laquelle étant formée de trois membres. À l’origine composée de deux avocats grecs dotés d’une expertise en droits de la personne et d’un avocat du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la Commission d’appel annulait plusieurs décisions sur le tiers pays sûr du tribunal de première instance.

La réaction du gouvernement grec a été de remplacer les avocats grecs en droits de la personne qui siégeaient à la Commission d’appel par des avocats d’entreprise, un changement qui peut uniquement être vu comme la manifestation de l’intention du gouvernement d’obtenir les rejets d’appel qui en découleront.

Les rumeurs à cet effet et l’incarcération de l’appelant débouté se sont répandues comme un feu de poudre dans tout le camp; la panique s’est installée parmi les réfugiés syriens. Ce soir-là, sept réfugiés syriens, pétrifiés par la peur d’être envoyés de Grèce en Turquie, puis de la Turquie au pays où ils ont été persécutés et aux mains de leurs persécuteurs, ont essayé de fuir les îles. Coincés ensemble dans le réfrigérateur du traversier qui quittait les îles, tous les sept sont morts asphyxiés, un sort fréquent dans un monde indifférent où les principaux journaux ne se donnent même pas la peine de rapporter une telle tragédie.

Quant à moi...

Quant à moi, j’écoute, une après l’autre, des histoires d’horribles atrocités, différentes, mais tout aussi épouvantables les unes des autres.

En observant l’indifférence mondiale à ce cri de l’humanité, je me dis que je n’ai jamais été dans une situation où les simples mots : « C’est horrible! » et « Ça doit être tellement dur… » m’ont paru aussi vides et inutiles.