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Le Canada ne mettra jamais un terme au racisme à moins qu’il ne dissipe d’abord ces trois mythes nationaux

de Vince Wong

Le billet de blogue qui suit est d’abord paru sur rabble.ca le 25 juillet 2016. Il a été rédigé par Vince Wong, un avocat salarié des cliniques Metro Toronto Chinese & Southeast Asian Legal Clinic.

Il y a deux semaines, Regent Park a été témoin de ce qui a peut-être été la discussion publique avec de hauts décideurs la plus franche sur le racisme qui n’ait jamais eu lieu en Ontario.

Avec des tensions raciales bouillonnantes au premier plan, il était à la fois opportun et approprié pour la toute jeune Direction générale de l’action contre le racisme de la province de tenir un forum public sur le racisme systémique.

L’une après l’autre, les principales figures politiques, de la première ministre Kathleen Wynne, au maire John Tory, en passant par le nouveau ministre délégué à l’Action contre le racisme de l’Ontario, Michael Coteau ont écouté et sont demeurées silencieuses pendant qu’elles subissaient les foudres du public qui s’exprimait sous le feu de l’émotion.

Comme prévu, l’atmosphère lors de la réunion était un mélange complexe de douleur, de frustration, mais aussi d’espoir et de perspectives d’avenir, notamment en ce qui concerne une stratégie gouvernementale coordonnée visant à combattre le racisme systémique.

À cet égard, la nouvelle Direction générale de l’action contre le racisme a pour but de lutter contre le racisme systémique à un large niveau en ayant recours aux politiques, à de la recherche, à la sensibilisation du public et en faisant appel à la collaboration de la communauté. Le travail de la Direction, et en réalité son existence même, seront néanmoins toujours combattus et menacés par certains sauf si l’on s’attaque d’abord aux mythes courants sous-jacents sur le racisme dans la sphère publique.

Mythe n° 1 : Le racisme systémique au Canada a déjà été éliminé, ou du moins, la situation en la matière s’améliore.

Lors d’un sondage Angus Reid mené en 2012, la majorité des Canadiens, environ 55 pour cent, ont déclaré qu’ils croyaient que le racisme ne figurait plus parmi les problèmes importants au Canada. Ce point de vue est, au mieux, une douce illusion, au pire, un aveuglement volontaire. Il ne tient pas compte du fait que le racisme est un problème structurel et que des disparités raciales graves peuvent prendre forme au Canada, même en l’absence de toute discrimination intentionnelle ou explicite.

Les données nous montrent que le racisme systémique ne connait pas d’amélioration. En fait, la situation s’aggrave, en particulier pour les personnes les plus vulnérables et les plus marginalisées issues des communautés racialisées.

À Toronto, par exemple, entre 1980 et 2000, le taux de pauvreté chez les familles racialisées a fait un bond incroyable de 361 pour cent, tandis qu’il connaissait une baisse de 28 pour cent pour les familles non racialisées. Les données de la dernière version longue du formulaire de recensement indiquent qu’après impôt, le taux de pauvreté des familles racialisées au Canada était environ trois fois plus élevé que celui des familles non racialisées. Pour certaines communautés, ce nombre est encore multiplié par quatre, cinq et même par six par rapport au taux de pauvreté des familles non racialisées.

Ces statistiques exposent le fossé grandissant en termes de qualité de vie qui existe dans notre pays selon les critères raciaux.

Mythe n° 2 : Le racisme systémique se produit principalement dans le cadre de l’action policière.

Alors que le racisme dans le cadre de l’action policière est souvent le domaine qui frappe le plus les esprits et qui reçoit le plus d’attention médiatique en raison des interactions vives et souvent violentes, il fait partie d’un problème systémique plus large et plus complexe. C’est pourquoi, si l’on ne procédait qu’à la réforme des systèmes de police et de justice criminelle dans notre province, on ne pourrait espérer résoudre les importantes inégalités raciales, car leurs causes sont ancrées plus profondément.

De nombreuses études réalisées au fil des ans ont montré que les inégalités raciales subsistent et que, dans de nombreux cas, elles se creusent dans une série de domaines différents comme l’éducation, l’emploi, la santé, le logement, ainsi qu’au sein de la police et du système de justice criminelle.

C’est l’une des raisons pour lesquelles une institution comme la Direction, qui peut agir en tant que pouvoir centralisé sur les questions de racisme, commander une collecte de données ventilées par groupes raciaux, coordonner et exécuter une stratégie de lutte contre le racisme ciblée est, en théorie, une excellente idée. Reste à voir dans quelle mesure cela va fonctionner concrètement.

Mythe n° 3 : Si nous cessons d’en parler, la question raciale disparaîtra.

Les Canadiens sont épris de l’idée que ce pays a déjà trouvé la « formule gagnante » en matière de relations raciales et qu’il s’agit d’une oasis d’harmonie raciale dans le monde, en particulier avec la montée simultanée de mouvements racistes et xénophobes en Amérique et en Europe de l’Ouest.

Ce point de vue est tellement enraciné dans le cœur même de notre psyché nationale que les gens qui le remettent en cause sont souvent considérés comme des pleurnichards ingrats, des fauteurs de troubles et des menaces pour la société.

Ce déni a donné lieu à une atmosphère où les gens nourrissent le discours sur la question raciale d’hypothèses et d’idées préconçues extrêmement différentes de ce qu’est la réalité sur le terrain. Les discussions qui ont lieu dans ce cadre témoignent de la méconnaissance ambiante, elles divisent les esprits et ne sont, en définitive, pas constructives.

Nous avons besoin de créer un espace dans le discours public pour parler de racisme et d’inégalités raciales, sans le poids du récit multiculturel à l’eau de rose. Nous devons être en mesure d’avoir une discussion sur la race qui soit mature, basée sur des données probantes et qui conduise à l’action concrète, durable et efficace du gouvernement. Cela ne pourra se produire que lorsque nous nous serons débarrassés de ces mythes préconçus, lorsque nous aurons reconnu que le racisme systémique est un problème réel, et que nous aurons travaillé ensemble collectivement et en collaboration pour le régler.

La réunion de Regent Park a constitué un bon début à cette discussion. Faisons en sorte que cela ne s’arrête pas là.