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John Artis, condamné injustement : quelle est la valeur d’une journée de votre vie?

De John Artis (image)

Cette année, le 2 octobre marque la deuxième Journée de prévention des condamnations injustifiées (en anglais) qui salue les personnes injustement condamnées et augmente la sensibilisation sur ce qui conduit à une condamnation injustifiée.

Si vous pensez que les condamnations injustifiées ne vous touchent pas, vous faites erreur. Les condamnations injustifiées concernent toutes les personnes de notre société qui considèrent que la loi doit être équitable. Ce qui est arrivé à Rubin et à moi peut arriver à n’importe qui.

Quand les juges ou les jurés décident d’envoyer ou non quelqu’un en prison, ils tiennent véritablement la vie de la personne dans leurs mains. C’est pourquoi il est vital que la justice soit à la fois équitable et responsable.

Le tiers de ma vie volé

J’étais coaccusé de Rubin Hurricane Carter et nous avons été inculpés du meurtre de trois personnes en 1967. J’ai été incarcéré pendant 15 années au New Jersey pour des crimes qu’aucun de nous n’avait commis.

J’avais seulement 19 ans lorsqu’on m’a mis en prison. Cinq mille quatre cent soixante-dix-huit jours de ma vie m’ont été volés. Autrement dit : 780 semaines, 180 mois, ou presque le tiers de ma vie. C’est le fait que je savais que nous étions innocents qui m’a fait tenir pendant toutes ces années.

Combien vaut un jour de votre vie? Et une année? Ou 15 années? Réfléchissez-y. Prenez votre temps. Essayez de vous mettre à la place de la personne injustement condamnée et, le 2 octobre, demandez aux personnes autour de vous de faire de même.

Le racisme : une réalité dans tous nos établissements

Les condamnations injustifiées ne sont pas le résultat du hasard et de la malchance. Ils sont le symptôme d’un système de justice qui n’offre pas de chances égales à tous.

Le racisme, par exemple, a été un facteur déterminant dans mon expérience du système de justice pénale.

Après que j’ai été blanchi, le juge Haddon Lee Sarokin, du tribunal de district des États-Unis, a déclaré que les arguments de la poursuite « reposaient sur le racisme plutôt que la raison et sur la dissimulation plutôt que la divulgation ». [Traduction] Selon le juge Sarokin, l’affaire n’aurait jamais dû faire l’objet d’un procès. Il a déclaré qu’il s’agissait de la plus flagrante violation des droits constitutionnels qu’il avait vue durant tout le temps qu’il avait siégé au tribunal.

Les préjugés raciaux jouent un rôle à tous les échelons de l’application de la loi partout en Amérique du Nord : de la description des suspects par les témoins à ceux que les policiers approchent et à la manière dont quelqu’un qui a ma couleur de peau est perçu par le jury « de ses pairs ». La pauvreté liée à la race a un effet sur la possibilité d’un accusé d’obtenir une bonne représentation juridique pour se défendre contre des accusations criminelles graves.

Je souhaite que les personnes qui travaillent au sein du système de justice et qui violent la loi soient tenues davantage responsables. La loi devrait s’appliquer à eux comme à tous les citoyens de notre société.

Essayer de suivre la société malgré les barreaux

Ce n’est pas seulement le fait d’être incarcéré qui est incroyablement difficile, c’est d’essayer de se préparer une vie pour le moment ou vous serez libéré. Après avoir été isolé du monde pendant si longtemps, l’idée de s’intégrer est terrifiante. Vous avez été soustrait de la société et vous essayez de la suivre de derrière un mur.

Vous lisez, écoutez les actualités et posez des questions, mais peu importe ce que vous faites, vous êtes toujours loin derrière. C’est comme monter dans un train et y rester pendant 15 ans, puis en descendre et reprendre le même rythme qu’avant. Mais tout a changé : la technologie, la langue, les gens, les attitudes et les comportements.

Certains prisonniers sont libérés puis ils commettent des crimes pour pouvoir retourner dans un milieu qui leur est familier.

Essayer de subvenir à ses propres besoins est aussi très difficile. Personne ne veut embaucher un criminel.

Même si vous avez été blanchi, les gens et les employeurs potentiels peuvent encore vous considérer comme coupable. Une condamnation criminelle, même injustifiée, vous colle à la peau pour le restant de vos jours.

Si vous cherchez à obtenir rétribution ou compensation de l’état après avoir été blanchi, votre seule option est d’avoir recours au processus judiciaire, le même système qui vous a mis en prison initialement.

Gratitude pour mon présent

On nous mène à croire que la loi est impartiale, honnête et juste. C’est la raison pour laquelle la statue de la justice a les yeux bandés. Mais il y a des milliers de personnes qui languissent dans les prisons pendant des années. Injustement. Pour eux, il n’y a ni répit ni considération.

Ce n’est pas juste que les policiers abordent certaines personnes de manière différente des autres. Ce n’est pas juste que des personnes soient menacées ou que des preuves soient falsifiées ou cachées. Ce n’est pas juste que, lorsque deux personnes sont accusées d’un même crime commis dans des circonstances similaires, l’une se retrouve en prison alors que l’autre est libre simplement parce qu’elle peut allouer davantage de ressources à sa défense.

J’ai appris il y a longtemps que toutes ces injustices peuvent vous mettre dans une grande colère si vous les laissez imprégner votre cœur et vos sentiments. J’ai aussi appris que la colère et la haine consume l’organe qui les contient.

Je compose avec les torts qui m’ont été causés en étant reconnaissant pour mon présent. Hier, c’est le passé et un souvenir. Si je me lamentais de la perte du tiers de ma vie, je ne pourrais jamais avancer vers l’avenir et jouir du temps qu’il me reste à vivre. L’État du New Jersey contrôlerait encore ma vie si je faisais cela.

Ainsi, cette minute, ce moment dans le présent, c’est mon avenir. C’est maintenant le moment, pour moi comme pour vous, de faire ce que nous pouvons pour prévenir de futures condamnations injustifiées.

Cette Journée de prévention des condamnations injustifiées

En cette Journée de prévention des condamnations injustifiées, j’espère que nous aurons une couverture médiatique et une participation du public encore plus grandes que l’année dernière. J’aimerais que la réception du Barreau fasse salle comble et qu’elle soit pleine de membres de la presse.

Tout le monde peut aider en s’informant, en ayant des discussions avec leurs proches au sujet des cas de condamnations injustifiées et en cultivant leurs propres préoccupations et intérêts. Nous devons combattre l’indifférence et encourager l’action.

Pour les juristes qui ont dévoué leur carrière à la justice, je vous incite, vous et vos collègues, à adopter les plus hautes normes de responsabilisation. Au besoin, adoptez une approche de confrontation. Lorsque la vie d’une personne en dépend, tout ce qui peut être fait doit être fait.

Et s’il vous arrivait de vous trouver du côté de la poursuite, ne brassez pas les cartes en votre faveur.

Elles le sont déjà suffisamment.

John Artis a été accusé, en même temps que Rubin Hurricane Carter, du meurtre de trois hommes blancs à Patterson au New Jersey en 1966. Ce jeune de 19 ans, qui n’avait jamais eu de démêlés avec la justice, s’est vu infliger une peine d’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle pendant 25 ans. Par suite de la rétractation des témoins, la tenue d’un nouveau procès a été ordonnée en 1976 à l’issue duquel M. Artis ainsi que M. Carter ont été à nouveau déclarés coupables et leur peine d’emprisonnement à vie a été rétablie.

En 1981, après avoir passé 15 ans en prison, M. Artis a été mis en liberté. Les accusations ont été rejetées en 1985 après que la requête en habeas corpus des deux hommes a été accordée, puis confirmée par la cour suprême des États-Unis. Quand il était en prison, M. Artis est devenu vice-président du Lifer’s Group de la Rahway Prison et a contribué à l’établissement du programme de sensibilisation des jeunes. Une fois libéré, il a entrepris de créer un organisme appelé « Creating Youth Awareness » pour aider les jeunes en difficulté à éviter la prison. Pendant 30 ans, il a travaillé dans des centres de détention pour jeunes, des foyers de groupes, des centres psychiatriques et des pensionnats.

Lorsqu’il a appris que son bon ami Rubin Hurricane Carter avait le cancer de la prostate, John a pris sa retraite anticipée et déménagé à Toronto pour aider M. Carter jusqu’à sa mort trois années plus tard.