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Pour que les programmes d’échanges de seringues en prison fonctionnent au Canada – 4e partie

Ce billet présente le quatrième de quatre points de vue assez inusités concernant les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues. Il explique pourquoi de tels programmes sont essentiels, ce qui se passe dans les prisons canadiennes et étrangères, et comment ce genre de programme peut fonctionner. Ces points de vue ont été exprimés par des panélistes du Réseau canadien de la réduction des méfaits lors d’une table ronde portant sur la justice et les droits des prisonniers, à l’Université Ryerson, à Toronto.

La prison de Hindelbank, en Suisse : une étude de cas qui révèle un programme d’échange de seringues réussi

Par Daniela De Santis

Les autorités affirment que les drogues n’entrent pas dans les prisons. Ceux et celles qui sont en dedans savent que c’est faux. Les toxicomanes sont des gens qui se sont donné beaucoup de mal, y compris par des moyens illégaux, pour se procurer des drogues quand ils étaient libres, et ne vont certainement pas baisser les bras une fois incarcérés.

En réalité, quand on envoie des toxicomanes en prison, on sait qu’il va y avoir des drogues et que beaucoup de ces drogues vont être injectées.

C’est un fait, il y a des syringes dans les prisons. Parce que les détenus les partagent, il y a transmission de maladies comme le VIH, le VHB et le VHC, de fréquents abcès et parfois des surdoses qui peuvent être fatales, sans oublier le danger que les seringues cachées présentent pour le personnel.

Un programme « d’échange d’aiguilles et de seringues » ou « d’échange d’aiguilles », c’est quoi, au juste?

Un programme d’échange d’aiguilles et de seringues est une initiative qui procure des aiguilles hypodermiques et du matériel d’injection stériles, et non utilisés – gratuitement – aux personnes qui s’injectent des drogues. Le programme peut aussi encourager les utilisateurs à remettre leur matériel usagé pour qu’il soit mis au rebut.

Ces faits sont bien connus dans le monde entier.

À propos de la prison de Hindelbank

En 1994, à environ 20 kilomètres au nord de Berne, le pénitencier pour femmes de Hindelbank a été le premier établissement carcéral au monde à mettre en place un programme d’échange de seringues pour les détenues.

Cet établissement peut loger 110 détenues dans six divisions, et la plupart d’entre elles ont été condamnées pour des infractions liées aux stupéfiants. Une détenue sur trois avoue avoir consommé de l’héroïne ou de la cocaïne avant d’être incarcérée.

À Hindelbank, la consommation clandestine de drogues posait un problème depuis de nombreuses années. D’après les données recueillies auprès des détenues, elles consommaient plus ou moins fréquemment des drogues légales ou non, qui allaient du tabac, de l’alcool et du cannabis aux calmants, analgésiques et sédatifs, jusqu’à l’héroïne et la cocaïne.

Dans son rapport annuel de 1987, la prison décrivait le partage de seringues déjà utilisées entre les détenues et, en 1991, le médecin de la prison a effectué un sondage informel qui révélait des statistiques alarmantes sur le partage de seringues et la transmission de maladies infectieuses.

Il a fallu quatre ans pour obtenir des clarifications légales et politiques, mais en juillet 1994, grâce au soutien financier de l’Office fédéral de la santé publique de Suisse, nous avons lancé un programme qui incluait un volet de prévention pour toutes les détenues et, au besoin, pour le personnel concerné.

Objectifs et stratégies

Depuis le début, le principal objectif de notre programme d’échange de seringues a toujours été d’inciter les détenues à s’abstenir de consommer de la drogue. Pour y arriver, nos stratégies incluent des mesures de contrôle imposées aux détenues, des contrôles dans les cellules, des analyses d’urine et l’inspection de tous les colis et courriers provenant de l’extérieur. Toute infraction est passible de sanctions, comme la suspension de congés.

Pour appuyer cet objectif d’abstinence, nous offrons un programme de prévention très complet qui inclut la communication de renseignements à toutes les détenues à leur arrivée, des séances d’information sur la réduction des méfaits, des soirées régulières d’information et des visites périodiques par la coordonnatrice de la prévention.

Notre deuxième objectif est la réduction des méfaits. Nos stratégies visant la réduction des méfaits incluent le programme d’échange de seringues, des séances régulières de counseling ainsi que l’appui continu que je fournis, dans mon rôle de coordonnatrice de la prévention.

Comment fonctionne le programme

Je rencontre personnellement chaque nouvelle détenue à son arrivée à la prison. Je lui remets des renseignements sur le VIH et les autres MST, j’examine ses antécédents de consommation de drogues et, si la détenue a de tels antécédents, je l’informe sur notre programme d’échange de seringues.

Les toxicomanes qui s’injectent des drogues obtiennent, lorsqu’elles le souhaitent, une seringue complète avec filtre, cinq aiguilles supplémentaires, des tampons stériles et une cuiller, le tout dans une boîte transparente. Elles doivent conserver leur seringue et leur matériel dans cette boîte, pour que le personnel puisse rapidement en vérifier le contenu.

Les détenues peuvent échanger leurs seringues usagées dans des distributeurs répartis dans la prison à des endroits relativement privés, comme les placards des aires récréatives et dans les pièces d’entreposage du matériel de nettoyage pour les détenues.

Les détenues qui possèdent du matériel d’injection fourni par l’établissement ne s’exposent pas à des sanctions, pourvu que ce matériel soit rangé conformément aux règles du programme d’échange de seringues. Par contre, elles s’exposent à des sanctions pour leur consommation de drogues. Cette contradiction a fait l’objet de nombreuses discussions, mais à ce jour, après 19 années de prévention, ces règles font dorénavant partie de notre normalité acceptée et de la gestion courante de la prison.

Je visite chaque section au moins une fois par semaine. Mes responsabilités ne sont liées à aucun autre rôle dans la prison, ce qui souligne la confidentialité de mes contacts avec les détenues. Pour que le programme réussisse, il est important d’avoir une personne-ressource avec qui les détenues puissent être absolument honnêtes, sans crainte de sanctions.

Résultats

En mai 1994, avant l’installation des distributeurs, huit consommatrices de drogues injectables sur dix-neuf ont avoué avoir partagé leurs seringues avec d’autres toxicomanes. Un an plus tard, une seule personne continuait de le faire. Aujourd’hui, dix-neuf ans plus tard, deux détenues seulement ont déclaré avoir utilisé des seringues usagées.

Pour illustrer que la distribution d’aiguilles stériles est une mesure exclusivement sanitaire et n’encourage pas la consommation, je précise que le nombre de seringues que nous avons distribuées au fil des ans a constamment diminué, passant de 5 335 en 1995-1996 à 1 129 en 1997, et à 421 en 2013.

Des évaluations externes réalisées en 1995 et en 1996 ont constaté ce qui suit :

  • La hausse de consommation de drogues n’a pas été confirmée;
  • Les aiguilles stériles n’ont aucune incidence sur la quantité de drogues disponible;
  • Les détenues ne partagent plus leurs aiguilles;
  • Aucune détenue n’a commencé à consommer de la drogue en prison;
  • Aucune aiguille usagée n’a été retrouvée dans le jardin ou dans les blocs cellulaires;
  • Le nombre d’abcès résultant d’injections a considérablement diminué;
  • Il n’y a plus de surdose (aucune depuis 17 ans);
  • En 19 ans, les aiguilles n’ont jamais servi d’arme pour attaquer quelqu’un.

Conclusions

L’amplitude de la consommation de drogues, le comportement à risque qui découle de la toxicomanie et des relations sexuelles ainsi que la prévalence du VIH et des infections d’hépatite à la prison de Hindelbank reflètent tous la situation à l’échelle internationale.

Les résultats de notre programme de prévention justifient la poursuite du programme de distribution de seringues stériles. Ils appuient également la décision de maintenir l’illégalité de la consommation de drogues en prison, qui est passible de sanctions.

Les programmes comme le nôtre sont très rentables. Le coût de toutes nos mesures préventives équivaut à 0,3 % du budget de la prison. En évitant une seule nouvelle infection, on épargne une somme qui correspond à mon salaire pendant au moins deux ans!

Presque toutes nos détenues retournent dans la société. En prévenant la transmission du VIH et de l’hépatite en prison, nous contribuons à éviter la transmission d’infections non seulement parmi les toxicomanes qui s’injectent des drogues et la population carcérale en général mais aussi, au bout du compte, la transmission à d’autres personnes à l’extérieur des murs.

Visitez le site Web Urgence santé en prison pour voir la présentation complète de Daniela (en anglais seulement).

Daniela De Santis

Daniela De Santis est coordonnatrice de la prévention à la Prison de Hindelbank, dans le canton de Berne, en Suisse. Depuis les années 1990, elle travaille aux dossiers relatifs à la réduction des méfaits parmi la population carcérale. Elle a rencontré des représentants du Service correctionnel du Canada et de l’Agence de la santé publique du Canada afin de leur parler des programmes d’échange de seringues.