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Pour que les programmes d’échanges de seringues en prison fonctionnent au Canada – 3e partie

Ce billet présente le troisième de quatre points de vue assez inusités concernant les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues. Il explique pourquoi de tels programmes sont essentiels, ce qui se passe dans les prisons canadiennes et étrangères, et comment ce genre de programme peut fonctionner. Ces points de vue ont été exprimés par des panélistes lors d’une table ronde portant sur la justice et les droits des prisonniers, à l’Université Ryerson, à Toronto.

Le virus d’immunodéficience humaine et le virus de l’hépatite C dans les prisons les faits derrière la contestation constitutionnelle visant à établir des programmes de seringues et d’aiguilles dans les prisons fédérales

Par Sandra Ka Hon Chu

La prévalence du virus d’immunodéficience humaine (VIH) et du virus de l’hépatite C (VHC) dans les prisons canadiennes est au moins 10 à 30 fois plus élevée, respectivement, que dans la population canadienne en général.

De plus, dans les prisons fédérales de notre pays, une personne sur six affirme s’être injecté de la drogue au cours des six mois précédents en prison. Parmi les personnes qui se sont injecté de la drogue dans les prisons au Canada : </>

  • La moitié s’est injecté de la drogue avec une aiguille déjà utilisée par une autre personne;
  • Le tiers a partagé une aiguille avec une personne atteinte du VIH, du VCH ou dont le statut infectieux est inconnu.

À l’échelle mondiale, la recherche sur la consommation de drogue par injection en prison appuie ces statistiques. On estime que jusqu’à 75 % des détenus qui ont des antécédents de consommation de drogue par injection intraveineuse continuent de le faire en prison. Jusqu’à 25 % des gens qui s’injectent de la drogue commencent à le faire en prison.

Les programmes de réduction des méfaits au Canada et à l’étranger

Certaines mesures sont disponibles dans les prisons canadiennes depuis plus de 25 ans, notamment :

  • Distribution d’eau de Javel dans des endroits discrets de chaque prison; cela sert à « promouvoir la santé publique… à titre de mesure visant à réduire les méfaits qu’entraîne la transmission du VIH et d’autres maladies infectieuses  »;
  • Traitement de substitution des opiacés : début ou poursuite du traitement à la méthadone;
  • Condoms, digues dentaires et lubrifiant : distributeurs à des endroits discrets et accessibles.

Aucune de ces mesures n’est adéquate, mais le gouvernement fédéral refuse d’appuyer les programmes d’échange de seringues et d’aiguilles en prison en invoquant les motifs suivants :

      • Il ne veut pas donner l’impression qu’il approuve la consommation de drogues en prison;
      • Les programmes d’échange de seringues et d’aiguilles en prison provoquent une violence accrue;
      • Les seringues peuvent servir d’arme pour attaquer d’autres détenus ou le personnel;
      • Le programme mènera à une consommation accrue de drogues et ne fonctionnera pas au Canada.

La vérité à propos de ces programmes

Vingt ans d’observations démontrent que ces inquiétudes ne sont pas fondées sur les faits.

Des programmes d’échanges de seringues et d’aiguilles en prison ont été lancés dans plus de 60 prisons dans le monde entier. Ces prisons incluent des établissements très différents les uns des autres – bien financés et très mal financés; civils et militaires; disposant d’installations de logement des prisonniers extrêmement variées; pour les hommes et pour les femmes; petits et grands; de toutes les classifications de sécurité.

Ce que toutes ces prisons ont en commun, c’est qu’elles distribuent des seringues. Les prisonniers reçoivent des seringues directement du personnel infirmier ou du médecin de la prison, de prisonniers formés au rôle de travailleur de proximité, d’ONGs externes ou d’autres professionnels de la santé, ou encore à l’aide de distributeurs de seringues automatisés qui permettent l’échange d’une seringue usagée pour une nouvelle seringue.

Au moins dix des projets de recherche dans ces prisons ont systématiquement évalué les effets des programmes d’échange de seringues sur les comportements à risque, et leur efficacité globale en prison. Ces projets ont révélé les faits suivants :

      • Les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues sont faisables dans une vaste gamme d’établissements carcéraux. Toutes les prisons étudiées ont efficacement utilisé diverses méthodes de distribution d’aiguilles.
      • Les gens qui s’injectent des drogues en prison acceptent sans réserve les aiguilles stériles, lorsqu’elles leur sont fournies.
      • On n’a observé aucune hausse de consommation de drogue ou d’injection de drogue, aucune hausse de la violence dans l’établissement et aucun cas documenté d’utilisation comme arme d’une aiguille distribuée dans ces programmes.
      • Mais surtout, les aiguilles et seringues stériles ont contribué à une réduction importante du partage des seringues avec le temps, ce qui a réduit la transmission d’infections au VIH ou au VCH et amélioré la santé des prisonniers. Dans les cinq prisons où l’évaluation incluait des analyses de sang, on n’a trouvé aucun nouveau cas d’infection au VIH ou au VCH; au contraire, on a constaté une baisse du nombre de surdoses fatales ou quasi fatales à l’héroïne, une baisse des abcès et autres infections liées à l’injection, et une meilleure orientation des consommateurs de drogue vers des programmes de traitement de la toxicomanie.

Les conclusions que nous pouvons tirer

Les craintes de conséquences négatives exprimées par le gouvernement fédéral ne se sont pas matérialisées.

Nous pouvons raisonnablement conclure que les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues en prison :

      • Sont faisables et abordables dans une vaste gamme d’établissements carcéraux;
      • Réduisent le partage des seringues parmi les détenus qui s’injectent de la drogue, ce qui réduit les taux de transmission de VIH et de VCH chez les détenus, ainsi que des détenus au personnel;
      • Contribuent à la sécurité au travail;
      • Entraînent une baisse du nombre d’abcès et facilitent l’orientation vers les programmes de traitement de la toxicomanie, ainsi que le suivi de ces programmes;
      • Peuvent être déployés avec succès selon diverses méthodes, afin de répondre aux besoins du personnel et des détenus;
      • Peuvent coexister harmonieusement avec d’autres programmes de prévention et de traitement de la toxicomanie.

Contestation constitutionnelle

Devant le refus du gouvernement de mettre en œuvre des programmes d’échange de seringues et d’aiguilles en prison, un ancien prisonnier, le Réseau juridique canadien VIH/sida, le Réseau d’action et de soutien des prisonniers et prisonnières vivant avec le sida, le Réseau canadien autochtone du sida et le Réseau canadien d’info-traitements sida ont engagé une action en justice pour forcer le service correctionnel fédéral à instaurer des programmes d’échange d’aiguilles et de seringues dans les pénitenciers fédéraux.

L’ancien prisonnier qui intente cette action en justice est un homme qui a contracté le VCH durant son incarcération dans une prison fédérale en Ontario, après s’être injecté avec du matériel d’injection déjà utilisé par un autre prisonnier souffrant du VCH. Son infection était totalement évitable, et on dénombre des centaines de cas semblables d’un bout à l’autre du pays.

Visitez le site Web Urgence santé en prison pour voir la présentation complète de Sandra (en anglais seulement).

Sandra Ka Hon Chu

Sandra Ka Hon Chu est codirectrice de la recherche et du plaidoyer au Réseau juridique canadien VIH/sida. Elle travaille sur les dossiers relatifs aux droits de la personne liés au VIH en prison, à la réduction des méfaits, au travail du sexe, aux femmes et à l’immigration. Au cours des six dernières années, Sandra a dirigé le plaidoyer du Réseau juridique touchant aux programmes d’échange de seringues et d’aiguilles en prison, notamment l’action en justice intentée en 2012 alléguant que le gouvernement fédéral omet d’assurer l’accès à du matériel d’injection stérile dans les pénitenciers fédéraux.