""

Pour que les programmes d’échanges de seringues en prison fonctionnent au Canada – 2e partie

Ce billet présente le deuxième de quatre points de vue assez inusités concernant les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues. Il explique pourquoi de tels programmes sont essentiels, ce qui se passe dans les prisons canadiennes et étrangères, et comment ce genre de programme peut fonctionner. Ces points de vue ont été exprimés par des panélistes du Réseau canadien de la réduction des méfaits visant à appuyer les droits des prisonniers et la justice, lors d’une table ronde portant sur la justice et les droits des prisonniers, à l’Université Ryerson, à Toronto.

L’incarcération, vécue par les femmes au Canada

Par Ruth Elwood Martin

Je m’intéresse à la santé des détenus depuis 1994.

Cette année-là, une amie m’a dit que le Centre correctionnel provincial pour les femmes avait désespérément besoin d’un médecin une fois par semaine, et m’a demandé si ça m’intéresserait.

Ma première réaction a été : « Absolument pas, ce genre de travail convient seulement à un médecin qui n’arrive pas à trouver de travail ailleurs, le pire qu’on puisse imaginer ».

Mais cette possibilité m’intriguait quand même, et j’ai finalement décidé que je n’avais rien à perdre à essayer.

Durant ma première journée à la clinique de la prison, j’ai vu plus de femmes atteintes de maladies et en mauvaise santé qu’en un mois de pratique en médecine familiale dans ma clinique du secteur ouest de Vancouver. J’ai vu de nombreuses femmes atteintes du virus d’immunodéficience humaine (VIH) et d’hépatite C, des femmes enceintes qui n’avaient pas reçu de soins prénataux avant leur incarcération, des lésions précancéreuses du col de l’utérus, des endocardites bactériennes et des infections sexuellement transmissibles.

Alors que j’écoutais la description de leurs antécédents médicaux, ces femmes m’ont aussi décrit les agressions et traumatismes de leur enfance, leurs problèmes de toxicomanie et d’alcoolisme, leur pauvreté et leur itinérance, leurs tentatives de retrouver la santé et de transformer leur vie.

À compter de ce jour-là, j’ai compris que la médecine en milieu carcéral était quelque chose que je ne pourrais pas – et que je ne voulais pas – abandonner. Cela présentait une possibilité phénoménale de répondre aux besoins de ces femmes.

Notre système carcéral : quelques statistiques

Le Canada compte 53 pénitenciers fédéraux où sont incarcérés 12 815 détenus purgeant une peine fédérale. Les hommes représentent 97 % de cette population, les femmes, 3 %, et de 18 à 23 % sont Autochtones.

Des études réalisées au Canada et à l’étranger et publiées dans la littérature médicale mondiale révèlent que l’incarcération de personnes souffrant de troubles liés à la toxicomanie n’entraîne pas l’abandon de leur consommation d’alcool ou de drogues en prison.

En 1999, par exemple, dans un sondage réalisé dans 10 pénitenciers au Québec, on a interviewé 317 personnes. Les détenus ont révélé qu’au cours des trois mois en prison précédents, 16 % d’entre eux avaient consommé de l’alcool, 29 % avaient consommé une drogue psychoactive et 17 %, de l’héroïne.

Selon une autre étude réalisée dans neuf établissements fédéraux en 2000 et 2001 et comprenant des entrevues qualitatives à réponses ouvertes avec des détenues, 19 % des répondantes ont déclaré qu’elles s’injectaient actuellement de la drogue.

Mes conclusions

J’ai été contactée par une infirmière du Centre correctionnel pour femmes de Burnaby, qui étudiait les femmes qui contractent l’hépatite C après avoir partagé des seringues. Nous avons convenu qu’il fallait faire quelque chose, en commençant par une étude.

Nous avons élaboré un questionnaire, nous avons organisé des séances d’information et, finalement, nous avons réussi à interviewer 104 femmes au Centre (soit un taux de participation de 83 %). Parmi elles, 21 % ont affirmé qu’elles consommaient de la drogue par voie intraveineuse en prison et, parmi celles-ci :

  • 82 % réutilisaient leurs propres aiguilles;
  • 82 % partageaient leurs propres aiguilles déjà utilisées;
  • 77 % partageaient les aiguilles déjà utilisées par quelqu’un d’autre;
  • 90 % nettoyaient les aiguilles à l’eau de Javel;
  • Plus de 75 % d’entre elles étaient atteintes d’hépatite C et plusieurs étaient aussi séropositives VIH.

Ce que les détenues nous ont dit

Une de mes collègues a interviewé six des femmes qui avaient déclaré qu’elles consommaient de la drogue par voie intraveineuse alors qu’elles étaient en prison. Les données ont fait ressortir trois grands thèmes. (Des extraits des entrevues avec les participantes à l’étude sont présentés en italiques ci-dessous.)

  1. L’héroïne dominait leurs vies de façon démesurée, provoquant un cycle de consommation de drogue, de crime et d’incarcération, pendant qu’elles étaient en liberté ou en prison : 

    « Tout mon dossier est lié à la drogue : prostitution, possession, trafic, vols de moins de 5000 $, vols de plus de 5000 $, introductions par effraction… Mes seuls choix sont de vendre de la drogue ou de me vendre. Quand j’en avais assez de me prostituer, de me faire tabasser, je vendais de la drogue. Quand j’étais fatiguée de faire ça, que j’avais besoin de plus d’argent, je retournais dans la rue. Il fallait que je commette des crimes tout le temps pour pouvoir payer ma dose suivante, mais à un moment donné, la dose ne me suffisait plus. »

    « Ici, tout le monde partage les aiguilles. On n’en a pas assez. Deux fois, j’ai réussi à faire entrer en douce des aiguilles neuves ici, et à les vendre. Je suis revenue trois ou quatre mois plus tard, et elles utilisaient encore ces aiguilles-là. Elles les utilisaient jusqu’à ce qu’elles soient déformées. De temps à autre, elles les nettoyaient à l’eau de Javel avant de les utiliser, mais la plupart du temps, elles ne le faisaient pas. »

    « Il y a avait une fille qui était malade, au lit pendant trois jours, en crise de sevrage de méthadone parce que les autres la forçaient à leur donner sa méthadone. Il y a beaucoup de pression pour faire régurgiter la méthadone pour les autres. Quand elles l’ont fait une fois, elles sont obligées. D’autres le font pour la vendre. Elles croient qu’on peut mettre ça au micro-ondes, le réchauffer pour tuer ce qu’il peut y avoir dedans. »

  2. La volonté de changer. Certaines des femmes ont réussi à arrêter de consommer de la drogue (en prison) grâce à leur intense volonté de changer. Cela signifie que l’incarcération peut présenter une possibilité :

    « Cette fois-ci, la prison m’a sauvé la vie. J’aurais fait une surdose si je n’avais pas été en dedans. Maintenant que j’ai abandonné la drogue, je veux continuer. Le vrai combat, c’est de rester ici assez longtemps pour être totalement sevrée. Maintenant que j’ai réussi à arrêter, je ne veux plus recommencer. Je veux retrouver ma vie. J’en ai assez de passer tout mon temps à trouver ma prochaine dose. »

  3. Des ressources sont requises pour aider les détenues durant leur incarcération, pour qu’elles puissent en tirer le meilleur parti (accès à des soins de santé adaptés à leur sexe, programmes de réduction des méfaits, counseling sensible aux traumatismes et planification de la libération, par exemple) :

    « Il n’y a pas de programme pour les toxicomanes ici. Il y a quelques réunions N.A. de temps à autre, mais rien de régulier. Il n’y a rien pour réhabiliter les femmes ici, et rien pour leur montrer comment éviter les drogues quand elles sortent. Ils se contentent de vous montrer la sortie. Il n’y a pas de plan de libération. Avant, je retournais simplement au coin des rues Main et Hastings, et je recommençais à utiliser des drogues. C’est le seul endroit que je connaissais. Beaucoup de femmes n’ont pas le choix, elles sont obligées de retourner aux drogues et au crime, dès qu’elles sortent de prison. »

Pour en savoir davantage

En 2004, je suis passée à une prison provinciale modernisée et là, j’ai rencontré une directrice extraordinaire, Brenda Tole, dont les qualités de leader ont permis de transformer l’établissement en modèle plus thérapeutique et plus porteur d’espoir.

Avec son soutien et la rétroaction des détenues, le livre Arresting Hope : Women taking action in prison health inside out a été rédigé. Il démontre comment une directrice peut mettre en œuvre un programme en prison et comment les femmes peuvent transformer leurs vies. Il inclut des chapitres sur l’arrivée, la vie quotidienne, la thérapie par les loisirs, les bébés, la recherche participative en santé, la communauté, l’apprentissage autochtone ainsi que des témoignages de transformation, en prison.

Visitez le site Web Urgence santé en prison pour voir la présentation complète de la Dre Martin (en anglais seulement).

Ruth Elwood Martin

La Dre Ruth Elmwood Martin est professeure clinique à la faculté de santé de la population et de santé publique de l’Université de Colombie-Britannique. Elle est membre associée du corps enseignant du département de médecine généraliste et membre de son principal groupe de recherche pour le programme de résidence en médecine généraliste, ainsi que l’une des fondatrices du Collaborating Centre for Prison Health and Education. Elle est également présidente du Comité de programme sur la médecine en milieu carcéral, parmi les intérêts spéciaux ou pratiques ciblés sur les prisons du Collège des médecins de famille du Canada. Elle a travaillé à temps partiel dans un centre correctionnel de 1994 à 2011.