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Les jeunes LGBTA2 sans-abri

Par Dr. I Alex Abramovich

Nous connaissons le problème des jeunes lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres, transsexuels, allosexuels, en questionnement et bispirituels sans-abri au Canada depuis plus de vingt ans 1, mais ce n’est que récemment que nous avons commencé à en parler sérieusement à l’échelle nationale. C’est une question qui a été négligée et laissée hors du dialogue important sur les jeunes sans-abri depuis bien trop longtemps. En ce début d’année 2015, nous devons veiller à ne pas continuer les mêmes discussions et à encourager un dialogue sur des stratégies et des solutions qui élimineront cette urgence sur le plan de la justice sociale.

On estime qu’environ 25 à 40 pour cent des jeunes sans-abri au Canada s’identifient comme LGBTA2 2. Les jeunes LGBTA2 sont surreprésentés parmi les jeunes sans-abri, mais sous-représentés dans les abris, ce qui explique en partie pourquoi il est si difficile d’évaluer la question des jeunes LGBTA2 sans-abri. En outre, les abris ne récoltent pas de données sur les identités sexuelles des jeunes, ce qui rend encore plus difficile la tâche de mesurer la prévalence de jeunes allosexuels et trans parmi les sans-abri.

Obstacles pour les jeunes sans-abri qui s’identifient comme appartenant au groupe des LGBTA2

La plus récente évaluation des besoins des sans-abri de la ville de Toronto 3 comprenait une question au sujet de l’identité LGBTA2, qui était le fruit d’une série de rencontres que plusieurs intervenants du secteur des jeunes sans-abri et moi-même avons eues avec des dirigeants municipaux. Pour la première fois, les résultats ont confirmé que 21 pour cent des jeunes dans le système des abris s’identifiaient comme étant LGBTA2, plus que deux fois le taux pour tous les groupes d’âge.

Bien que 21 pour cent soit déjà un chiffre élevé, nous avons des raisons de croire que la prévalence des jeunes LGBTA2 sans-abri, à Toronto, est encore plus importante. Par exemple, de nombreux jeunes préfèrent ne pas s’identifier ouvertement comme allosexuels ou trans auprès des bénévoles qui effectuent le sondage, pour diverses raisons qui découlent souvent de questions de sécurité; en outre, un nombre incalculable de jeunes LGBTA2 n’ont pas eu l’occasion de répondre au sondage parce qu’ils font partie du groupe des sans-abri cachés de Toronto et qu’ils n’ont pas accès à des services, également pour des raisons liées à l’homophobie et à la transphobie dans le système des abris et programmes ouverts.

Les jeunes transgenres dans le système des abris

Les jeunes transgenres, surtout les femmes de couleur transgenres, sont souvent le groupe le plus sous-représenté dans le système des abris et le groupe le plus discriminé, parce qu’il est victime de transphobie, en plus de racisme et souvent d’homophobie. L’intersectionnalité et l’entrecroisement d’oppressions sont des problèmes très réels pour ce groupe de jeunes, en raison de sa diversification et les jeunes sont souvent opprimés à différents niveaux.

Même si les abris sont censés être accessibles aux résidents trans et allosexuels, dans l’identité sexuelle à laquelle ils s’identifient, ce n’est malheureusement pas toujours le cas. L’étage auquel sera assignée une personne dans un abri dépend davantage de la perception, par l’employé, du sexe de la personne que du sexe auquel s’identifie cette personne, ce qui évidemment est très problématique, car l’identité sexuelle d’une personne ne correspond pas toujours au sexe qui lui a été assigné à la naissance.

Bien que cela soit bien établi, il n’existe pas encore d’abris d’urgence ou de projets de logements de transition pour les jeunes LGBTA2 au Canada.

Les jeunes LGBTA2 sans-abri et la victimisation criminelle

Nous savons également que les jeunes LGBTA2 sans-abri sont confrontés à un risque plus élevé d’exploitation physique et sexuelle, de troubles mentaux, de toxicomanie, de suicide et de victimisation criminelle.

Les jeunes sans-abri sont exposés à des risques considérablement plus élevés de victimisation que les jeunes dans des logements 4.

Ces taux sont là aussi plus élevés pour les jeunes LGBTA2, qui sont souvent victimisés, ridiculisés et battus dans les rues et dans les abris, uniquement à cause de leur identité sexuelle ou de leur sexe 5 6. Cependant, le discours public au sujet de la criminalité et de l’itinérance a tendance à se limiter aux jeunes sans-abri comme auteurs d’actes criminels, au lieu de victimes d’actes criminels 7. La vie dans les rues est dangereuse et parfois extrêmement nocive, surtout pour les jeunes. Les circonstances stressantes et difficiles de la vie dans les rues créent des difficultés considérables pour la santé mentale, émotionnelle et physique des jeunes 8.

Mes recherches sur l’itinérance chez les jeunes LGBTA2 au Canada

J’ai examiné de près le phénomène de l’itinérance parmi les jeunes LGBTA2 au Canada, pendant presque dix ans. Mon travail de doctorat portait sur le déni de logement et de sécurité pour les jeunes allosexuels et trans. Pendant environ deux ans, différents groupes se sont réunis pour discuter des facteurs qui perpétuent l’homophobie et la transphobie dans les abris, des formes que prennent l’homophobie et la transphobie, de la façon dont elles sont gérées dans le système des abris et du fait que des enjeux de politiques plus vastes créent des contextes oppressifs pour les jeunes LGBTA2. J’ai mené cette étude parce que ce sujet est un aspect qui n’est pas traité dans la recherche canadienne et un sujet qui me passionne, sur le plan personnel et politique. Pendant mes recherches, j’ai découvert que les fournisseurs des services qui offrent des soutiens aux jeunes sans-abri ne sont pas suffisamment équipés ou prêts pour faire face à des situations d’homophobie et de transphobie 9.

Des facteurs comme l’effacement institutionnel, la violence homophobique et transphobique qui est rarement traitée, et la discrimination, rendent très difficile, pour les jeunes LGBTA2 sans-abri, l’accès au système des abris. C’est pourquoi les jeunes allosexuels et trans se sentent souvent plus en sécurité dans les rues que dans des abris et des services de soutien. L’étude a relevé que ce sont à la fois les règlements bureaucratiques excessifs et le manque de règlements bureaucratiques nécessaires dans des domaines importants qui jouent un rôle dans la création des déséquilibres auxquels font face les jeunes allosexuels et trans dans le système des abris.

Perspectives d’avenir

Cette étude de recherche a permis aux jeunes LGBTA2 sans-abri de se faire entendre dans le contexte d’un problème de santé publique grave. Il a également fait participer la collectivité et des jeunes sans-abri comme sources de connaissances et experts de leurs propres expériences. Ce travail a produit des preuves qui ont été utilisées pour mettre en œuvre des changements aux services et politiques existants, de sorte que des soutiens adéquats puissent être mis à la disposition des jeunes LGBTA2 sans-abri.

Le gouvernement de l’Alberta a reconnu que pour mettre fin au problème de l’itinérance des jeunes, il faudra élaborer des réponses ciblées pour des sous-groupes spécifiques de la population qui exigeront l’indispensable prise en compte des besoins des jeunes LGBTA2. Au cours des six prochains mois, je travaillerai en étroite collaboration avec Alberta Human Services et des intervenants de la province de l’Alberta en vue d’élaborer des stratégies que les services de soutien aux jeunes et les abris de la province pourraient adopter. J’espère que d’autres provinces du pays suivront l’exemple de l’Alberta et placeront au rang des priorités ce groupe de jeunes, qui est négligé depuis bien trop longtemps.

Il a fallu de nombreuses années d’activisme et de sensibilisation à cette question pour obtenir une forme quelconque de reconnaissance. Il a fallu beaucoup d’efforts pour convaincre les décisionnaires que le problème de l’itinérance chez les jeunes LGBTA2 était un problème grave qui devait être traité en priorité.

En 2015, changeons notre approche à cette question en Ontario et essayons d’aboutir à des stratégies qui généreront des solutions réelles pour que tous les jeunes puissent recevoir le soutien dont ils ont besoin.

Dr I Alex Abramovich a œuvré dans le domaine de l’itinérance des jeunes lesbiennes, gais, transgenres, transsexuels et allosexuels (LGBTA) depuis plus de 10 ans. Alex est reconnu à l’échelle nationale comme un chef de file dans ce domaine, et il est un des rares chercheurs canadiens qui se penchent sur la question de l’itinérance des jeunes trans et allosexuels.

Alex travaille actuellement au Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH). Dans le cadre d’un de leurs programmes de recherche, le Community Based Research Postdoctoral Fellowship Program, il dirige une étude consacrée à l’itinérance des jeunes LGBTA2 et à leur accès aux services de santé mentale.

 

 

Notes:

  1.  O’Brien, C. A., Travers, R., & Bell, L.  (1993).  No safe bed: Lesbian, gay and bisexual youth in residential services.  Toronto, ON:  Central Toronto Youth Services.
  2. Josephson, G. & Wright, A.  (2000).  Ottawa GLBT wellness project: Literature review and survey instruments.  Retrieved fromhttp://www.homelesshub.ca/Library/Literature-Review-and-Survey-Instruments-54233.aspx
  3. City of Toronto.  (2013).  Interim report: 2013 Street Needs Assessment.  Retrieved from http://www.toronto.ca/housing/SNA2013interim_report.htm 
  4. Abramovich, I.A. (2013). No Fixed Address: Young, Queer, and Restless. In. Gaetz, S., O’Grady, B., Buccieri, K., Karabanow, J., & Marsolais, A. (Eds.), Youth Homelessness in Canada: Implications for Policy and Practice. Toronto: Canadian Homelessness Research Network Press
  5. Dunne, G. A., Prendergast, S., & Telford, D.  (2002).  Young, gay, homeless and invisible: A growing population?  Culture, Health & Sexuality, Dunne, G. A., Prendergast, S., & Telford, D.  (2002).  Young, gay, homeless and invisible: A growing population?  Culture, Health & Sexuality,  4(1), 103-115
  6. Van Leeuwen, J. M., Boyle, S., Salomonsen-Sautel, S., Baker, N., Garcia, J. T., Hoffman, A., & Hopfer, C. J.  (2006).  Lesbian, gay, and bisexual homeless youth: An eight-city public health perspective.  Child Welfare, 85(2), 151-170.
  7.  Gaetz, S.  (2004).  Safe streets for whom? Homeless youth, social exclusion, and criminal victimization.  Canadian Journal of Criminology and Criminal Justice, 46(6), pp. 423-455
  8. Kelly, K., & Caputo, T. C.  (2007).  Health and street/homeless youth.  Journal of Health Psychology, 12(5), 726-736.
  9. Abramovich, I.A. (2013). No Fixed Address: Young, Queer, and Restless. In. Gaetz, S., O’Grady, B., Buccieri, K., Karabanow, J., & Marsolais, A. (Eds.), Youth Homelessness in Canada: Implications for Policy and Practice. Toronto: Canadian Homelessness Research Network Press