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Rendre non pertinent le terme « violence liée à l’honneur »

Par Alia Hogben

Alia Hogben est la directrice administrative du Conseil canadien des femmes musulmanes. Dans le cadre de son travail pour le CCFM, elle a mené des compagnes de promotion de l’égalité de statut des femmes et du dialogue interconfessionnel, fait des présentations lors de conférences internationales et contribué à l’élaboration de projets communautaires, de publications et d’initiatives qui favorisent l’autonomisation des femmes musulmanes et de leur famille.

Le Coran est clair sur le fait qu’enterrer vivantes des nouvelles-nées est un péché pour lequel les meurtriers seront tenus responsables. Alors, comment peut-on penser que tuer des femmes et des filles ne sera pas perçu de la même manière?

« Quand le soleil sera obscurci et que les étoiles deviendront ternes... et qu’on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée... »

Récemment au Canada, on a beaucoup parlé de « violence liée à l’honneur » et plusieurs d’entre nous essayent avec acharnement de rendre cette expression non pertinente! Utiliser la justification donnée par ces hommes assassins pour nommer ces crimes est dégradant pour celles qui sont mortes et perpétue le racisme contre ces femmes et ces filles ainsi que leur stigmatisation.

L’étiquette « crimes d’honneur » apposée sur ces meurtres sépare les femmes victimes de ces crimes des autres femmes et pousse davantage au racisme puisque ces crimes sont vus d’une certaine manière comme étant différents et distincts d’autres meurtres liés à la violence faite aux femmes.

Définition de la violence contre les femmes

Les Nations Unies définissent la violence à l’encontre des femmes de la façon suivante : « tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes ». Le rapport de l’Organisation mondiale de la santé en 2002 sur la violence entre partenaires indique que celle-ci « comporte des actes d’agression physique, le harcèlement psychologique, les rapports sexuels imposés et divers types de comportements de contrainte comme d’isoler une personne de sa famille et de ses amis ou de lui restreindre l’accès à l’information ou à une assistance. »

Nous sommes nombreux à penser que tous les meurtres entrent dans le cadre de la définition de violence contre les femmes. Aucune de ces définitions n’exclut ce qui est maintenant connu sous l’appellation « violence liée à l’honneur ». Cependant, pour distinguer cette pratique odieuse les experts tels les décideurs politiques, les prestataires de service, les tribunaux et la police ajoutent d’autres éléments qui permettent de classer ces meurtres différemment.

L’expression « violence liée à l’honneur » est utilisée avec ardeur, car le gouvernement fédéral a alloué des fonds importants contre ce qui semble être un phénomène croissant introduit par nous, les immigrants, surtout ceux des pays non européens.

Violence à l’encontre des femmes immigrantes et autochtones

Ne sait-on pas que la violence contre les femmes et les filles a presque été éradiquée en Occident y compris au Canada, et tant pis pour celles d’entre nous dont la religion ou la culture « autorise » le meurtre de femmes et de filles par des membres de leur famille?

Un autre groupe de femmes canadiennes partage aujourd’hui la une des journaux avec les femmes immigrantes; il s’agit des femmes et des filles autochtones.

Personne n’a été surpris par un récent rapport de la GRC sur la violence et les femmes autochtones qui comprend une large quantité de données indiquant le nombre démesuré de femmes ayant été assassinées de 1980 à 2012 : 1 017 femmes ont été assassinées et 164 femmes ont été portées disparues. On comprend pourquoi les groupes autochtones réclament une enquête publique ainsi qu’un plan d’action national.

Sans oublier que de1990 à 2002, 476 femmes ont été assassinées au Canada par leur mari et que leurs histoires, qui ont été marquées par la jalousie, la colère, le contrôle, la terreur et finalement par un meurtre, ne sont pas différentes des histoires des femmes assassinées pour l’honneur.

Cas récents

J’ai étudié de récents meurtres de femmes commis par leur mari et trouvé très peu de différence entre leur vie et celle des femmes que l’on désigne maintenant de victimes de violence liée à l’honneur. Les meurtres non liés à l’honneur sont attribuables aux valeurs patriarcales, à la jalousie, au contrôle et à la vengeance misogyne contre les femmes. Le Dr Guy Turcotte a assassiné ses propres enfants pour se venger de sa femme; Howard Richmond a assassiné sa femme parce qu’elle l’avait quitté et Rienna Nagel a été assassinée lors de ce que la police a appelé un « incident de violence familiale ».

En 2013, à Montréal, Franklin Bencosme Lora a poignardé sa femme devant leurs enfants et a été accusé de meurtre au deuxième degré. Ce crime n’a pas été appelé « crime d’honneur » même si le mari a déclaré avoir tué sa femme parce qu’il ne voulait pas que quelqu’un d’autre soit dans sa vie…

Par contre, dans le rapport de la police d’Ottawa et dans les médias, la récente tentative de meurtre de Labib Khawas a clairement été désignée comme « crime lié à l’honneur » et on y a ajouté que ces cas étaient à la hausse.

Cela ne nous pousse-t-il pas à nous demander pourquoi la police considère ce cas comme un crime lié à l’honneur? Ce serait-il parce que la famille est arabe et peut-être musulmane? Qu’y a-t-il de différent entre cet homme et cette famille et les Turcotte, les Nagel ou les Lora?

Qui et quel groupe se sont donné pour tâche de désigner certains crimes comme crimes d’honneur au Canada? Sur quelle base la police d’Ottawa s’appuie-t-elle pour déclarer que les crimes d’honneur sont à la hausse parmi les populations d’immigrants? Qui a déterminé rétrospectivement que certains meurtres seraient désignés comme violence liée à l’honneur et est arrivé à la conclusion que 15, 20 ou 30 femmes assassinées étaient victimes de crimes d’honneur? En quoi ceci nous est-il utile à nous femmes immigrantes?<?p>

« Crimes d’honneur » dans certaines cultures

L’argument est que « les crimes d’honneur » sont perpétrés au sein de certaines cultures et certainement pas au sein des cultures occidentales. L’auteure Rupa Reddy, déclare : « Mettre l’accent sur les cultures des immigrants comment étant déterminées par la violence à l’égard des femmes suppose que la culture de la société dominante est dans sa nature moins patriarcale et moins violente et néglige d’interroger suffisamment les pratiques patriarcales qui existent dans les cultures occidentales.

« La violence fondée sur le sexe est supposément l’œuvre d’“individus déviants” alors que les femmes immigrantes succombent à une “mort par culture”. La culture doit, sans aucun doute, être considérée comme une partie du problème, mais l’intense fixation sur des justifications culturelles mène à la stéréotypie, à la marginalisation de ces communautés et à la considération qu’elles sont rétrogrades ou “autre”. » [Traduction]

Mme Reddy ajoute que promouvoir la notion d’« honneur » comme une notion essentiellement culturelle ne règle pas le problème du patriarcat et d’autres valeurs qui sont au cœur de tous les cas de violence à l’égard des femmes.

Fémicide

L’organisme britannique Southall Black Sisters offre une perspective utile. Leur approche consiste à utiliser la loupe du « multiculturalisme mature » qui considère que les actes de violence à l’égard des femmes sont des actes de violence et des violations des droits fondamentaux des femmes, quel que soit le contexte culturel ou religieux dans lequel ils sont commis.

Comme le recommandent Diana Russell et d’autres activistes, ces meurtres devraient être appelés des fémicides. Les féministes sud-africaines définissent le fémicide comme le meurtre intentionnel de femmes par des hommes ou autres femmes pour les intérêts des hommes.

Le terme fémicide a été utilisé pour la première fois en Angleterre en 1820 et je pense que les femmes activistes de toute couleur et de toute race devraient sérieusement considérer s’unir et utiliser ce terme plutôt que violence liée à l’honneur qui est insultant et sépare certaines des femmes du reste de nous.

Nous sommes au Canada et nous sommes toutes des Canadiennes et nous méritons toutes les mêmes droits et le même traitement. Il est bien entendu que d’autres facteurs comme la culture doivent être pris en compte, mais pas pour nous diviser. Nous devons condamner ces pratiques dans les autres pays, mais en tant que Canadiennes, nous devons être solidaires pour protéger les valeurs et les droits de chacune d’entre nous, sans aucune condamnation de notre culture ou de notre religion.

Le présent article a d’abord été publié, le 25 mai 2014 sur le blogue du CCFM (en anglais).